Avant propos
Intrigués par le lointain souvenir d’une plaque de monument abandonnée au fond d’un hangar, nous avons cherché à en savoir plus et nous avons fait tant de découvertes. Nous tenions à rendre un chaleureux hommage et adresser nos plus sincères remerciements à toutes les personnes qui nous ont aidés dans ce travail dont Gino Tognolli. Les recherches de documents nous ont amenées jusqu’au Japon en passant par l’Algérie. Que les auteurs de ces incroyables et si précis documents soient ici remerciés.
Les auteurs
L’Homme, depuis le temps des cavernes, a toujours été inventif. Il faut pourtant bien admettre que tout n’a pas été au point du premier coup et chaque progrès technique a été accompagné de pionniers développant les techniques. Ils furent souvent victimes d’accidents. Et si l’on devait en faire un mauvais proverbe, on pourrait dire qu’être pionnier, c’est bon pour la postérité mais mauvais à la santé.
Pensons aux grands navigateurs et autres explorateurs qui ne sont jamais revenus mais dont le nom a marqué l’Histoire. L’aviation ne fait pas exception. On peut distinguer pourtant deux ou trois phases dans l’approche globale du début de l’histoire de l’aviation.
– Le premier temps fut celui des pionniers-inventeurs, partant de rien, ils ont tout inventé, tout perfectionné de ces « machines volantes ». Pensons aux frères Wright, à Blériot. Les débuts furent souvent chaotiques.
– Le grand bond en avant se fit lors de la 1ère Guerre mondiale, les avions devinrent rapidement plus fiables et plus perfectionnés. En faisant du mauvais esprit, on peut dire que la guerre fit progresser l’aviation.
– Le troisième temps fut celui que je nomme, le temps des pionniers-explorateurs. La guerre laissa en plan des centaines de pilotes au chômage. Les fabricants d’avions, privés des commandes militaires, cherchèrent de nouveaux débouchés pour leurs « gros avions » destinés aux premières compagnies aériennes. Les années 20 et 30 furent celles des cascadeurs en meeting, mais aussi celles des pionniers des raids et de l’Aéropostale. Immédiatement, des noms comme Mermoz ou St Exupéry reviennent à l’esprit.
Malgré tout, cette période fut aussi celle des disparitions…comme les grands navigateurs perdus en mer, des pilotes furent perdus en ciel…en vol.
Tout ça pour en venir où ?
Pour en venir à un pilote nancéien oublié : Christian Moench. Rendons-lui hommage car le pauvre n’a pas eu de chance ni pour lui-même, ni pour sa postérité.
Mais d’abord qui était Christian Moench ?

Fils d’industriel
Il n’est pas inutile de donner les origines de Christian Moench. Il est né le 26 mai 1904 à Avricourt (Moselle allemande à l’époque). Son père Emile était un boulanger alsacien, né allemand en 1875. Ce dernier avait travaillé comme aide-cuisinier à la compagnie des Wagons-lits (CIWL) puis était parti se perfectionner à Vienne.

C’est dans cette ville qu’il eut connaissance de nouvelles levures chimiques. Il se maria à Élisabeth Dingens à St Jean (banlieue de Sarrebruck). Ils eurent 3 enfants, Paul en 1901, Irma en 1903 et Ernest en 1904. Vers la fin de l’année 1903, le couple s’installa à Deutsch Avricourt pour y tenir une petite boutique d’épicerie.
Deutsch Avricourt était juste à la frontière côté allemand. Une grande gare (dont il ne reste que les ruines d’une aile) servait d’arrêt à la douane à la frontière.

Aujourd’hui, Avricourt est toujours à cheval sur une frontière administrative entre le département de la Moselle et celui de la Meurthe et Moselle.

Dans sa petite boutique, Emile utilisa ses connaissances pour fabriquer un mélange permettant de préparer un « flan alsacien » vendu dans un emballage décoré avec une cigogne et un bonnet alsacien (symboles typiques des provinces perdues). L’affaire prospère dut être transférée à Nancy en 1910 car elle nécessitait des locaux plus grands. Le couple acquit alors la nationalité française en deux étapes (1912 pour Emile et 1913 pour son épouse Elisabeth couramment appelée Elise). A la déclaration de guerre, Emile se replia à Mirecourt, pour se mettre à l’abri des tirs d’artillerie.
Après la guerre, Émile Moench fut de retour à Nancy avec de nouvelles idées pour se diversifier. Outre la « levure chimique », il produisit du sucre vanillé en sachet, des œufs en poudre, des mélanges pour gâteaux et se lança dans des campagnes de promotion. Emile Moench (Mönch en Allemand), c’est la marque « Alsa ». On comprend bien mieux le nom et la référence géopolitique.

Un pilote d’exception
Le petit dernier, Christian (Ernest Christian de son vrai prénom mais il n’aimait pas le premier et n’utilisait que le second) grandit donc dans une famille d’industriels alsaciens protestants prospères.
Lors de sa scolarité, Christian s’intéresse aux avions ; sans doute grâce à un camarade et peut-être fasciné également par les récits d’aviateurs pendant la guerre. Nancy-Malzéville était une base importante. Le 1er groupe de bombardement stratégique fut implanté à Malzéville dès 1915; transformé en 21° RABN (régiment aérien de bombardement de nuit ) en 1920 et transféré à la base d’Essey en 1926 .
On était au début des années 20, en pleine période des pionniers-explorateurs ; ambiance meetings, records et exploits. Christian grâce à la fortune familiale a sans doute eu facilement accès à des cours de pilotage dans une ville où la tradition de l’aviation est forte. A l’époque, on n’était pas pilote mais aviateur.
Moench fut breveté en 1926 à 22 ans (n° 0.216 des brevets civils) chez Caudron au Crotoy, en baie de Somme, à une époque où l’on baignait dans les exploits (Lindbergh traversa l’Atlantique en 1927). Le site des frères Caudron était réputé pour la formation des pilotes et René Fonck avait précédé Christian des années auparavant. La formation avait très bonne réputation.
Le 3 mai 1927, il obtint son brevet militaire comme réserviste (N° 21 386).

Crédit photo : Gino Tognolli, dépositaire des archives photos de Christiane Moley-Moench
C’est sans doute au Crotoy qu’il a acquis son premier avion, un Caudron G3 de 1913, il sortait de son service militaire et avait acquis ce vieil appareil. L’histoire familiale (répétée sous la plume de Perrin) retient que Christian aurait acheté l’avion après la vente en cachette d’un véhicule de la société Alsa. Son père n’a pas dû être enchanté.

Le G3 est un appareil de reconnaissance construit à plus de 2450 exemplaires rien que pour la France (+ 400 pour les alliés). Il y avait un parc énorme de machines d’occasion après la guerre et les prix étaient abordables. Ce fut sans doute l’avion école au Crotoy pour de nombreux débutants. Il était connu que l’avion était pourtant difficile, la fiabilité laissait à désirer mais surtout il était pointu car il volait lentement et était un bon voilier. Des modifications dans les commandes de vol en firent un bon avion école. Par fort vent contraire, on pouvait presque se poser à reculons. Pour appuyer ce détail, rappelons-nous qu’en 1919, Jules Védrines, se posa sur le toit des galeries La Fayette à Paris avec un G3 sur une « piste » de 25 m seulement.
Le retour de Moench à Nancy avec le G3 fut rocambolesque. Le journal « L’Est Républicain» du 29 mars 1926 nous renseigne sur cette histoire. Revenu du Crotoy avec l’avion, Moench atterrit à Malzéville (terrain militaire) mais le lieutenant Joumel du 21° régiment d’aviation boucle l’avion au sol dans un hangar sous prétexte de problèmes administratifs. Pourtant en règle (selon Moench) et dépanné sans souci à Romilly sur Seine lors du trajet, Moench ne comprend pas ce qui se passe d’autant que des conventions existaient entre l’aviation civile et les autorités militaires pour accueillir les appareils (moyennant location de 10 cts/jour /m² occupé). Le chef de la base de Malzéville, Alexandre Bouchet, intervient alors. Dans un article réponse, il explique que Moench est imprudent et ne veut pas le reconnaitre. L’affaire remonte jusqu’au sous-secrétaire d’État à l’aéronautique Laurent-Eynac. On ne sait comment ni quand cette histoire fut résolue mais on constate qu’un jeune homme de 22 ans arrive à avoir un long article dans le journal et fait bouger un sous-secrétaire d’État, n’est-ce pas là une preuve à la fois de son charisme mais aussi sans doute de l’influence locale de la famille ?
La fin de ce premier avion de Moench est rapidement triste. Une photo de septembre 1926 montre le G3 de Moench réduit à un tas de bois (la photo est datée par Perrin de 1925, ce qui est faux)… Il aurait raté son atterrissage suite à un changement brutal de météo faussant ses repères. L’anecdote affirme que Christian était hilare.
Plus tard, il fit l’acquisition d’autres avions successivement (10 au total) sur lesquels il volait localement ou pour des périples longs. Il s’orienta par exemple vers un Caudron “Phalène” peut-être par affinité avec la société Caudron où il passa son brevet. L’appareil fut cédé plus tard à l’aéro-club de Normandie.

source https://www.passionpourlaviation.fr/2009/02/24/caudron-phalene-f-amci-de-laeroclub-de-normandie/
En décembre 1930, Moench acheta un Farman 190 (F-ALAP), un avion plus puissant avec un plus grand rayon d’action. Ici se rejoignent trois points de vue, celui de Christian avide d’aventures aériennes, celui de l’industriel avec un support publicitaire pour « Alsa » mais aussi celui du constructeur de l’avion pour sa renommée commerciale ; ce sera donc Farman (pour concurrencer Latécoère en pleine épopée de l’Aéropostale, peut-être ?).

La société surfa sur les succès de Christian (peut-être à son initiative) pour créer des jeux publicitaires comme ce jeu de l’oie de l’aviateur entre Nancy et Madagascar sous les ailes de F-ALAP.

Chargé du secteur commercial de la société ALSA créée par son père, Christian devait beaucoup se déplacer, il le faisait avec ses avions qui portaient toujours sur le capot le sigle de la firme. L’argent facilite certaines choses mais replaçons-nous à l’époque, l’avion pouvait être aussi vu comme une fantaisie dispendieuse; voire dangereuse. Les nombreuses photos personnelles de Moench le montrent pourtant un peu partout en Europe et en Afrique du Nord, preuve de son goût pour les voyages aériens touristiques et/ou professionnels.

Moench à gauche en compagnie de Joanny Burtin en 1931 devant le Farman 190 F-ALAP « Alsa » 1931 , crédit photo Mme Christiane Moley
Alors des raids, pourquoi pas ? Il y a du monde sur les rangs et tout est à faire …enfin presque car avec l’Aéropostale des jalons étaient posés dès 1927 vers l’Afrique de l’Ouest et l’Amérique du Sud. Alors, l’Afrique de l’Est et l’Asie s’imposent. Moench participa à plusieurs raids aériens, notamment un Paris–Saïgon aller et retour, et un Paris-Madagascar-Paris, accomplis en 1929.
Le gouvernement favorisait ce genre de raids financés par des particuliers surtout s’ils avaient pour destinations des territoires de l’Empire. Les pilotes disposaient de la logistique sur place et les accueils à Madagascar le prouvèrent bien. Il en allait du prestige de la France. On comprend vite l’intérêt des administrations pour un moyen de transport rapide afin d’acheminer les courriers vers les différents territoires de l’Empire.

crédit photo Mme Christiane Moley
Moench avait 26 ans lorsqu’il fit l’acquisition du Farman 190. L’avion fut construit en 1930 et financé par l’entreprise « Alsa » (sous couvert de son frère Paul, directeur adjoint). Il était immatriculé F-ALAP le 6 décembre 1930 au nom de Christian Moench après avoir obtenu les certificats de navigabilité Cdn 1772 et Cdi 2642 chez Véritas (2 fois à cause d’une homologation refusée). L’avion était probablement de couleur bleue deux tons. Dès 1931, Moench s’engagea avec cet appareil sur des raids, le premier est un Paris-Tokyo (départ le 2 mars 1931 à 15h15 pour arriver le 21 mars).

(n°52 de la série, forte de 57 exemplaires): départ pour Tokyo,
crédit photo Mme Christiane Moley
L’avionneur fournit la préparation technique version Raid de l’appareil et un co-pilote maison pour assurer le succès du vol: ce sera Joanny Burtin.
(à suivre)
Dans le prochain article, depuis Nancy, nous partirons très loin à l’Est à bord du Farman 190 F-ALAP aux côtés de Christian Moench.
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En savoir plus sur le livre
Cet article est tiré du livre « Christian Moench, homme de valeur et pilote d’exception ». Retrouvez sur la page dédiée au livre un extrait en images, l’interview de Christophe sur la radio FaJet et toutes les infos pour vous le procurer.
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