NOUS AVIONS UN « MERMOZ » ET NOUS L’AVONS OUBLIÉ À la Mémoire de Christian Moench, Homme de valeur et pilote d’exception (partie 1)

Avant propos

Intrigués par le lointain souvenir d’une plaque de monument abandonnée au fond d’un hangar, nous avons cherché à en savoir plus et nous avons fait tant de découvertes. Nous tenions à rendre un chaleureux hommage et adresser nos plus sincères remerciements à Gino Tognolli pour sa gentillesse et son aide si précieuse ainsi qu’à Marc Bonas et à Jean-Luc Claessens qui ont gentiment accepté de nous transmettre leur travail. Les recherches de documents à 4 mains nous ont amenées jusqu’au Japon en passant par l’Algérie. Que les auteurs de ces incroyables et si précis documents soient ici remerciés.

Les auteurs

L’Homme, depuis le temps des cavernes, a toujours été inventif. Mais il faut bien admettre que tout n’a pas été au point du premier coup et chaque progrès technique a été accompagné de pionniers développant les techniques mais étant aussi victimes d’accidents. Et si l’on devait en faire un mauvais proverbe, on pourrait dire qu’être pionnier, c’est bon pour la postérité mais mauvais à la santé.

Pensons aux grands navigateurs et autres explorateurs qui ne sont jamais revenus mais dont le nom a marqué l’Histoire. L’aviation ne fait pas exception. On peut distinguer pourtant deux ou trois phases dans l’approche globale du début de l’histoire de l’aviation.

– Le premier temps fut celui des pionniers-inventeurs, partant de rien, ils ont tout inventé, tout perfectionné de ces « machines volantes ». Pensons aux frères Wright, à Blériot.

Les débuts furent souvent chaotiques.

– Le grand bond en avant se fit lors de la 1° guerre mondiale, les avions devinrent rapidement plus fiables et plus perfectionnés. En faisant du mauvais esprit, on peut dire que la guerre fit progresser l’aviation.

– Le troisième temps fut celui que je nomme, le temps des pionniers-explorateurs. La guerre laissa en plan des centaines de pilotes au chômage. Les années 20 et 30 furent celles des cascadeurs en meeting mais aussi celles des pionniers des raids et de l’Aéropostale. Immédiatement, des noms comme Mermoz ou St Exupéry reviennent à l’esprit.

Malgré tout, cette période fut aussi celle des disparitions…comme les grands navigateurs perdus en mer, des pilotes furent perdus en ciel…en vol.

Tout ça pour en venir où ?

Pour en venir à un pilote nancéien un peu oublié : Christian Moench. Rendons lui hommage car le pauvre n’a pas eu de chance ni pour lui-même ni pour sa postérité.

Mais d’abord qui était Christain Moench ?

(Photo Gallica bnf)

Fils d’industriel

Il n’est pas inutile de donner les origines de Christian Moench.

Il est né le 26 mai 1904 à Avricourt. Son père Emile était un boulanger alsacien, né allemand en 1875. Ce dernier avait travaillé comme aide-cuisinier à la compagnie des Wagons-lits (CIWL) puis était parti se perfectionner à Vienne.

voiture lit CIWL en 2015

C’est dans cette ville qu’il eut connaissance de nouvelles levures chimiques. Il décida de quitter l’Alsace allemande pour la France, se maria et le couple s’installa à Avricourt pour y  tenir une petite boutique d’épicerie. Ils eurent 3 enfants, Paul en 1901, Irma en 1903 et Ernest en 1904.

Avricourt était juste à la frontière côté Français. Une grande gare (dont il ne reste que les ruines d’une aile) servait d’arrêt à la douane pour passer en Allemagne.


Aujourd’hui, Avricourt est toujours à cheval sur une frontière administrative entre le département de la Moselle et celui de la Meurthe et Moselle.

Frontière Franco-Allemande à la gare d’Avricourt

Dans sa boutique, Emile utilisa ses connaissances pour fabriquer un mélange permettant de préparer un « flan Alsacien » vendu dans un emballage décoré avec une cigogne et un bonnet alsacien (symboles typiques des provinces perdues). L’affaire prospère dut être transférée à Nancy en 1910 car elle nécessitait des locaux plus grands. Le couple acquit alors la nationalité française en deux étapes (1912 pour Emile et 1913 pour son épouse Elise). A la déclaration de guerre, Emile se replia à Mirecourt, pour se mettre à l’abri des tirs d’artillerie.

Après la guerre, Émile Moench est de retour à Nancy avec de nouvelles idées pour se diversifier. Outre la « levure chimique », il produisit du sucre vanillé en sachet, des œufs en poudre, des mélanges pour gâteaux et se lança dans des campagnes de promotion. Emile Moench (Mönch en Allemand), c’est la marque « Alsa ». On comprend bien mieux le nom et la référence géopolitique.

Logo de la marque Alsa. Source Wikipedia

En suivant ce lien, vous découvrirez dans le détail les débuts de l’aventure de la firme Alsa d’Emile Moench

Un pilote d’exception

Le petit dernier, Christian (Ernest Christian de son vrai prénom mais il n’aimait pas le premier et n’utilisait que le second) grandit dans une famille d’industriels Alsaciens protestants  prospères.

Une belle scolarité où Christian s’intéresse aux avions ; sans doute grâce à un camarade et peut-être aussi fasciné par les récits d’aviateurs pendant la guerre, Nancy-Malzéville étant une base importante (1er groupe de bombardement stratégique implanté à Malzéville dès 1915, et aussi une base à Essey en 1927).

On est au début des années 20, en pleine période des pionniers-explorateurs ; ambiance meetings, records et exploits. Christian grâce à la fortune familiale a sans doute eu facilement accès à des cours de pilotage dans une ville où la tradition de l’aviation est forte. A l’époque, on n’était pas pilote mais aviateur.

Moench est breveté en 1926 à 22 ans (n° 0.216 des brevets civils) chez Caudron au Crotoy, en baie de Somme, à une époque où l’on baigne dans les exploits (Lindbergh traverse l’atlantique en 1927). Le 3 mai 1927, il obtint son brevet militaire comme réserviste (N° 21 386).

Image en uniforme sans doute 1932 ou 33
Crédit photo : Gino Tognolli, dépositaire des archives photos de Christiane Moley-Moench

C’est sans doute au Crotoy qu’il a acquis son premier avion, un vieux Caudron G3 de 1913, il sortait de son service militaire et avait acquis ce vieil appareil.

(image : Caudron G3 collection Jean Salis, la Ferté Alais: www.tagazous.free.fr)

Son retour à Nancy fut rocambolesque. Le journal « L’Est Républicain» du 29 mars 1926 nous renseigne sur cette histoire. Revenu du Crotoy avec l’avion, Moench atterrit à Malzéville (terrain militaire) mais le lieutenant Joumel du 21° régiment d’aviation boucle l’avion au sol dans un hangar sous prétexte de problèmes administratifs. Pourtant en règle (selon Moench) et dépanné sans souci à Romilly sur Seine lors du trajet, Moench ne comprends pas ce qui se passe d’autant que des conventions existaient entre l’aviation civile et les autorités militaires pour accueillir les appareils (moyennant location de 10 cts/jour /m² occupé). L’affaire remonte jusqu’au sous secrétaire d’état à l’aéronautique Laurent Eynac. On ne sait comment ni quand cette histoire sera résolue mais on constate qu’un jeune homme de 22 ans arrive à avoir un long article dans le journal et fait bouger un sous secrétaire d’état, n’est-ce pas là une preuve à la fois de son charisme mais aussi sans doute de l’influence locale de la famille ?

Plus tard, il fit l’acquisition d’un autre avion sur lequel il vola sans doute localement. Il s’orienta vers un Caudron “Phalène” peut-être par affinité avec la socièté Caudron où il passa son brevet. L’appareil fut cédé plus tard à l’aéro-club de Normandie.

(Le Caudron “Phalène” C-286 (F-AMCI) de Moench: un quadriplace à moteur Renault de 120cv construit le 05 janvier 1933 à seulement 11 exemplaires avec une structure bois et acier et un revêtement toile et contre plaqué. vitesse de croisière 155km/ pour une autonomie de 850 km.)

source https://www.passionpourlaviation.fr/2009/02/24/caudron-phalene-f-amci-de-laeroclub-de-normandie/

Parallèlement, Moench vola sur Farman 190, un avion plus puissant avec un plus grand rayon d’action ; achat de la société.

Ici se rejoignent trois points de vue, celui de Christian avide d’aventures aériennes, celui de l’industriel avec un support publicitaire pour « Alsa » mais aussi celui du constructeur de l’avion pour sa renommée ; ce sera donc Farman (pour concurrencer Latécoère en pleine épopée de l’Aéropostale, peut-être ?).

Retour du Japon en 1931, Burtin à gauche, Farman au centre et Moench à droite « images est », dépôt Mme Christiane Moley

La société surfera sur les succès de Christian (peut-être à son initiative) pour créer des jeux publicitaires comme ce jeu de l’oie de l’aviateur entre Nancy et Madagascar sous les ailes de F-ALAP.

source: lesbeauxobjetsdantan

Chargé du secteur commercial de la société ALSA (aviateur n’est pas un métier), créée par son père, Christian devait beaucoup se déplacer, il le faisait avec ses avions qui portaient toujours sur le capot, le sigle de la firme. L’argent facilite certaines choses mais replaçons-nous à l’époque, l’avion pouvait être aussi vu comme une fantaisie dispendieuse.


Moench à gauche en compagnie de Joanny Burtin en 1931 devant le Farman 190 F-ALAP « Alsa » 1931 « images est », dépôt Mme Christiane Moley

Alors des raids, pourquoi pas ? Il y a du monde sur les rangs et tout est à faire …enfin presque car avec l’Aéropostale des jalons étaient posés dès 1927 vers l’Afrique de l’Ouest et l’Amérique du Sud. Alors l’Afrique de l’Est et l’Asie s’imposent. Moench participe à plusieurs raids aériens, notamment un ParisSaïgon aller et retour, et un Paris-Madagascar-Paris, accomplis en 1929.

Photo posée en 1931 devant le Farman 190 F-ALAP « Alsa »
« images est », dépôt Mme Christiane Moley

Moench a 26 ans lorsqu’il fait l’acquisition du Farman 190. L’avion est construit en 1930 et financé par l’entreprise « Alsa » (sous couvert de son frère Paul, directeur adjoint). Il est immatriculé F-ALAP le 6 décembre 1930 au nom de Christian Moench après avoir obtenu les certificats de navigabilité Cdn 1772 et Cdl 2642 chez Véritas (2 fois à cause une homologation refusée). L’avion est probablement de couleur bleue deux tons. Dès 1931, Moench s’engage avec cet appareil sur des raids, le premier est un Paris-Saigon (départ le 2 mars 1931 à 15h15 pour arriver le 21 mars)

Christian à gauche en compagnie de Joanny Burtin devant leur Farman 190 en 1931 
(n°52 de la série, forte de 57 exemplaires): départ pour Tokyo,
 « images est », dépôt Mme Christiane Moley

(à suivre)
Dans le prochain article, depuis Nancy, nous partirons très loin à l’Est à bord du Farman 190 F-ALAP aux cotés de Christian Moench.

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