Mon retour au vol à voile

Cet article parle de mon « come back » vélivole suite à une très longue interruption mais c’est également un retour d’expérience estampillé d’un grand plaisir à partager avec vous.

Vous l’aurez remarqué si vous fréquentez les clubs de vol à voile, la répartition de la population est assez marquée selon les tranches d’âge.
On y trouve en majorité des jeunes de 15 à presque 25 ans et des retraités.
Les autres, dans la tranche 30 à 50 ans, sont vraiment minoritaires.
Cela s’explique assez facilement, c’est la vie qui veut ça. Boulot, manque de temps, d’argent et autres priorités qui font que l’on arrête souvent de voler après les études pour un jour espérer reprendre…

Étant personnellement 100% responsable de ma destinée, je n’ai pas su mettre de priorité sur le vol et je n’ai donc pas échappé à cette règle.

Une enfance le nez en l’air à regarder les planeurs au dessus de la maison puis un jour …

05/05/1990, commencer le vol à voile

Le vol à voile, ça a commencé pour moi le 05 mai 1990 avec un baptême en planeur sur F-CBLI, un C201b Marianne. Cette date, j’en ai fait un culte. C’est dans cette après midi du 05/05/90 que j’ai été ébloui par la beauté de la terre, là, aux premières loges à l’avant de ce grand oiseau blanc. Une expérience obligatoirement nouvelle pour l’ado que j’étais avec toutefois l’étrange sentiment que tout cela m’était aussi familier qu’une vielle connaissance retrouvée.
Un grand « wouahhh c’est génial ! » suivi une demi-heure plus tard par un grand « Breuuppp » en finale à 30 secondes de toucher le sol.
Dégueulis ou pas, le lendemain j’étais inscrit au club de Nancy-Malzéville et commençais en douceur un long apprentissage de cette activité.
A l’époque, cela s’appelait l’Aéroclub de l’Est (l’ACE). Une institution de plus d’un siècle d’aviation logée sur un haut lieu de l’aviation Française.

Toujours malade en vol, c’est par tranches de 30 puis 45 minutes qu’il m’a fallu gravir les étapes qui m’ont menées, en fin de saison, au symbolique et inoubliable lâché à l’âge de 15 ans sur mon K13 préféré F-CEAM.

Première année de vol à voile à Malzéville, 1990. Météo devenue lamentable ce jour-là, nous redescendons le K13 F-CEAM vers le hangar à la main. Je suis devant l’aile près de la cabine.
Le rallye remorqueur F-BLIN au premier plan
L’ASK13 de mes débuts F-CEAM. Je tiens ici l’aile pour un décollage.


Huit ans de lente progression à lutter encore contre le mal de l’air et un budget serré pour décrocher petit à petit mon brevet à 16 ans puis des autorisations et autres goodies chers aux yeux des vélivoles.

A ce titre, après de très nombreux tours de piste, je fut gratifié en juin 1992 de l’autorisation de vol sur planeur à dispositif d’envol incorporé. Il faut dire que le SF28 est particulièrement exigent en matière d’atterrissage.
L’objectif était à l’époque de me faire passer le brevet de base avion en vue de faire du remorquage sur le Rallye.
Brevet de base obtenu, je n’ai pourtant pas fait de remorquage suite à l’achat d’un treuil au sein du club.
Ce fut toutefois pour moi à la fois un moyen de progresser énormément en pilotage et également une immense satisfaction personnelle de pouvoir piloter une machine motorisée.
Malheureusement aujourd’hui disparu le SF28a F-CFJF fut mon compagnon durant une bonne centaine d’heure.

17 ans, une photo avant la mise en route du SF28 en 1992
Au décollage, j’emmène un passager.
SF28a F-CFJF en 1993. Sa couleur deviendra bleue un peu plus tard.


Le terrain de vol à voile, le club, finît par devenir un deuxième chez moi. Un lieu où j’ai passé du temps avec les autres et où l’on partageait bien plus que le matériel.
Le centre de tout cela, le ciel, quant à lui s’est laissé appréhender doucement.
En devenant vélivole, les pieds sur terre, on finit par regarder plus souvent en l’air qu’à l’horizontale. C’est assez amusant à constater. Les gens regardent toujours par terre mais quasiment jamais en l’air alors que cela est un puissant indicateur de notre futur proche.
Ce ciel devint un ami, il se lisait dans la journée, comme un livre dont l’histoire évolue sans cesse en s’appuyant sur les pages de la journée précédente. Avec les années, j’ai fini par faire un peu de divination.
Cette boule de cristal , je m’y suis d’abord essayé pour évaluer le futur d’un cumulus sur quelques minutes puis pour deviner l’évolution dans les prochaines heures et estimer le lendemain.
Il m’a fallu des années, le nez en l’air, pour comprendre. Je me suis souvent planté à ce jeu mais j’ai aussi eu quelques réussites qui aident bien dans la vie de tous les jours comme pour éviter de finir trempé lorsque l’orage approche.
Cette progression, je la dois aussi à mes paires, ceux qui ont vu en moi une motivation pour le vol comme pour les travaux ingrats qui vont avec.
Je ne saurai jamais assez les remercier, à commencer par Philippe notre chef pilote qui m’a même poussé à devenir instructeur et faire de la voltige.
Oui, me faire malmener des heures durant par des élèves à la conduite imprécise et me lancer dans la voltige premier cycle alors que six ans plus tôt il m’était impossible de faire plus de 45 minutes de vol !
Volonté, persévérance ou tout simplement un émerveillement sans cesse renouvelé au regard toujours différent de la terre vue du ciel. Voilà la motivation qui m’a, comme les autres, poussée à voler aussi souvent que possible.


Fin 1998, arrêter le vol à voile


Arrêter le vol à voile ce n’est en fait qu’une grosse frustration. Une sorte de punition que l’on s’inflige à grand coup de logique car évidemment, aux yeux de tous et même à ceux du vélivole que j’étais, tout cela n’était qu’un loisir égoïste bien secondaire face aux obligations de la vie.

En général, on ne se rend pas tout de suite compte de la rupture car on s’arrête en fin de saison. L’hiver s’installe, pour un pilote de plaine, la coupure annuelle est, de toutes façons, assez naturelle.
Pour moi, curieusement, cette pause hivernale fut presque nécessaire pour souffler un peu. Je venais, en 9 mois, d’ajouter 550 heures à mon carnet de vol, tout cela gracieusement offert par l’Armée de l’air au titre d’un service militaire en tant qu’instructeur planeur (J’avoue, j’ai été pistonné).

Remorquage du Marianne par un Mousquetaire au Versoud. On reconnait la dent de Crolle droit devant.
Vol en patrouille avec un pégase C101T (train fixe) de l’armée de l’air au Versoud.



Ce n’est en général que lorsque le printemps suivant pointe le bout de son nez que la douleur s’installe. Personne ne vous a obligé à ne pas vous inscrire à un aéroclub. C’est une décision personnelle et logique, basée sur une profonde réflexion.
Par réflexe, vous continuez à regarder le ciel. La nature, poussée par le réchauffement du soleil, renaît avec son cortège de cumulus accueillants.

Cumulus d’été en Alsace dans la TMA de Mulhouse-Bâle



Mais ces nuages, si beaux soient-ils, vous ne les regardez plus de la même façon.
A force de les avoir côtoyés, vous savez les lire et deviner leur nature, la force de leurs ascendances, l’orientation du « coté qui monte ».
Maintenant, vous savez que vous ne pourrez plus aller jusqu’à eux pour les tester, jouer avec l’ascendance et vérifier votre intuition.
Ce ciel que vous aimez tant vous ne pouvez pas échapper à sa présence. C’est aujourd’hui comme une provocation, un cadeau inaccessible, un déchirement.
Lorsqu’il fait gris, bien sûr il n’y a rien à regretter mais les journées d’été parfaites pour le vol à voile à 4/8 de cumulus vous rendent encore plus triste que les journées pluvieuses.
« Par pitié donnez moi un planeur ! », voilà ce qui vous trotte dans la tête, une frustration qui, comme un gamin, vous rend même quelquefois agressif.

Voilà comment j’ai vécu cet arrêt. En ajoutant à cela le fait d’avoir changé de région et perdu également le contact avec mon club, son terrain et bien sûr les amis qui vont avec.
Il m’a vraiment fallu plusieurs années pour recommencer à regarder le ciel et ses cumulus sans avoir de profond sentiment de frustration.
Cette satanée raison, cette logique, finit par prendre le dessus, aidée dans mon cas par un détail technique qui fit que tout espoir de reprise était vain. Je me trouve maintenant à moins de 30 km d’un aéroport international et donc sous la TMA qui va avec. Dans un sens, je ne risquais pas non plus d’être provoqué à la vue de planeurs au dessus de chez moi.
Les années passent au sol… beaucoup d’années !

Dix années déjà et je me pose la question:

Est-ce que je sais encore piloter ?

La question peut paraître légitime. Elle a finalement son importance car elle cache des choses plus profondes encore.
Après tout, qu’importe la technique, ce ne serait pas vraiment un problème de refaire un court apprentissage. Non, derrière cette question, il y a surtout un « Ai-je encore le goût pour le vol ? ».
Aux yeux du quidam, cela peut paraître ridicule. Un vrai mordu, sera toujours partant pour assouvir sa passion. C’est vrai mais le bonhomme change, devient père et n’est plus le même dans sa tête qu’il le fût à l’âge de 20 ans. Je ne veux pas dire que l’on est inconscient étant jeune ni que l’on devient peureux en vieillissant.
Non, l’apprentissage du vol à voile, vous apporte la maîtrise du geste et la sagesse d’une réflexion à moyen terme. C’est une excellente école pour les adolescents dans lesquels le sérieux et la rigueur finissent rapidement par s’ancrer.
Il est vrai qu’en aviation la moindre connerie se paie cher et sans délai.
C’est encore plus vrai lorsque l’on n’a pas de moteur.

« Ai-je encore le goût pour le vol » s’entend donc dans son contexte de responsable de famille affublé de certaines responsabilités face à un éventuel surcroît de danger dû à la pratique d’un sport aérien.

Est-ce que le plaisir sera au rendez-vous avec, en arrière pensée, de sombres scénarios ?

Plus que la perte du geste, voilà le vrai potentiel et infranchissable rempart susceptible de briser une éventuelle reprise du vol.


2013, un « nouveau premier contact »

Répondre à cette question est à double tranchant.
Soit tout se passe pour le mieux (pilotage et passion) et me voilà rassuré sur le fait de pouvoir de nouveau me faire plaisir soit l’ambiance n’y est plus et cela me brise définitivement le moral : /
Cela faisait maintenant 15 ans que je fondais peut-être à tort mon espoir de retrouver ce plaisir lointain. L’enjeu était de taille, de quoi me saper le moral pour toujours.
Malgré le risque, et pour ne pas rester dans une rêverie naïve jusqu’à la fin de mes jours, j’ai toutefois voulu répondre à cette question en 2013 avec une expérience de quelques jours en SF28 (F-CFTM) organisée sur mon terrain de toujours: Nancy-Malzéville.

SF28a F-CFTM remplaçant de F-CFJF à Malzéville.


Ce n’était pas particulièrement pratique car très loin de chez moi. Il fallait donc être efficace autant dans l’organisation que dans le pilotage.
Pour cela j’avais choisi de ne pas voler en planeur mais en moto-planeur.
J’aurais bien sûr préféré mais cela m’aurait pris bien plus de temps.
Je fût repris en main par Pierre, la figure aujourd’hui la plus « éminente » du coin. Notre PPdH me fit un vol d’évaluation suivit de tours de piste, bref tout ce qu’il faut pour voir si cela se passera bien pour moi une fois seul à bord du SF28.


Le premier constat, fort plaisant, est que je n’avais pas oublié le geste.
Il faut dire que j’avais tout de même fait une centaine d’heure de SF28 dans ma jeunesse.
J’ai donc fait le décollage, le vol et l’atterrissage sans difficulté particulière.
Le seul truc que j’avais un peu perdu était le plan d’approche que j’ai fait trop bas. C’est curieux d’ailleurs car tous ceux qui ont volé à Malzéville savent que le terrain à une aérologie très particulière et que ce genre de chose est inscrit dans les gènes du pilote du coin. Ce fût vite corrigé : )

Ces vols avec Pierre furent très techniques, pas le temps de me poser des question existentielles. Seul la démonstration technique de mon aptitude à redevenir pilote primait sur le reste.

En vol au grand pas sur le SF28a aux alentours de Nancy 2013



Le deuxième constat arriva donc plus tard lorsque j’emmenais ma femme pour faire le tour de l’agglomération Nancéienne.

Un très beau vol qui commença par du « VFR on top » histoire de regarder les cumulus depuis le haut en cramant bien sûr un peu de pétrole puis du vol à voile après avoir coupé le moteur.

VFR On Top en bordure de Nancy 2013
A bord du SF28a à la même hauteur que ce cumulus qui projette son ombre sur le bord du plateau de Malzéville.

Quelques copains de la « belle époque » à bord d’autres machines étaient là dans les ascendances comme pour m’accompagner dans ma démarche.
Ce vol, si beau fut-il, eut le mérite de mettre en évidence ce que je redoutais avant de faire cette expérience.
Nous étions là, les deux parents ensemble dans le même aéronef, à nous balader au dessus de Nancy. L’avenir des enfants, en bas, ne dépendait que de ma maîtrise de la situation, au fait de garder l’œil ouvert et d’autres surprises que seul le hasard pouvait nous réserver. Les conséquences de cette fragilité, je les avais en permanence en fond de ce décors de rêve, de ce ciel d’été parfait.

Aux commandes du SF28a F-CFTM au dessus de la couche de cumulus en 2013.


Durant ces quelques vols, j’ai fait une dizaine d’heures. De quoi m’observer et valider le fait que :
Oui, techniquement je savais voler et que Non, psychologiquement ce n’était plus pareil.
Ce non, m’a perturbé longtemps encore. Était-il lié au simple fait d’être parent de deux enfant encore jeunes ou était-il simplement dû à l’âge ?

2020, mon retour au vol à voile

Le temps passe et la vie change…
Ce qui change surtout, c’est le regard que l’on porte à sa propre existence.
Regarder en arrière fait une drôle d’impression. Si l’on se penche un peu sur le sujet, on s’aperçoit que l’on est souvent à coté de son chemin.
L’ego qui décide de tout a fait lentement son œuvre en toute logique, pour notre bien, tout en négligeant l’essentiel que le cœur, lui, n’aurait pas oublié.
Oh, bien sûr certains d’entre nous sont sur leur chemin ou bien pensent y être et sont heureux. Ce n’était pas mon cas. Je savais que je n’étais pas heureux et les indicateurs de « réussite sociale » qui auraient pu compenser artificiellement cela me plongeaient dans un profond dépit.
Tout cela était logique, durant 20 ans, je n’avais fait que forcer la destinée par des choix et des réflexions qui d’une part n’ont pas conduit aux résultats matériels espérés et qui, d’autre part, m’ont éloigné de moi même.
C’est le constat que je me suis fait à la quarantaine bien entamée.

Il était temps de me rapprocher de moi-même, de m’écouter un peu, avant que la vie ne me fasse un signe pas très sympathique pour me faire réagir.
Dans cette affaire, le vol à voile n’est pas l’essentiel. Cela fait parti d’un tout.
Le tout c’est dans un premier temps de ne plus forcer le destin, de laisser faire les choses et, curieusement avec cette pratique, des bonnes situations se mirent en place assez facilement autour de moi.
Coté vol à voile, pas d’évolution, j’étais seulement dans l’interrogation. Cela faisait 22 ans que je n’avais pas piloté de planeur. J’étais un peu près sûr de me faire plaisir. Fallait-il pour autant que je force les choses en allant m’inscrire dans un club ou fallait-il que je laisse faire en attendant l’improbable coup de pouce de l’univers qui me prendrait la main pour aller voler.
Forcer la destinée pouvait une nouvelle fois me mettre sur un mauvais chemin et, d’un autre coté, attendre au cœur de mon village sous la TMA de l’aéroport risquait fort de pas me conduire à la reprise des vols.

Le « Non agir » est finalement assez subtil. Pour moi, cela veut dire que l’on ne force pas le destin avec entêtement. Nous avons tous vécu ça, certaines décisions ou orientations prises avec acharnement, certainement contraire à notre chemin, ne donnent rien de bon malgré toutes les évidences. A l’inverse, si l’on se laisse guider, le meilleur arrive souvent sans que l’on ait eu à faire de gros efforts. Cela ne veut pas dire que l’on ne doit rien faire du tout. La subtilité et de tenter les choses en douceur, sans acharnement, et de regarder ce que ça donne. Si cela est en phase avec notre chemin alors cela se met en place bien plus facilement que ce que vous aviez projeté.

Fort d’une expérience à l’arrière gout amère, 7 ans plus tôt en moto-planeur j’étais encore un peu hésitant à me lancer à la recherche de la réponse de à fameuse question: « Aurais-je encore du plaisir à voler ? »

Je savais que cela allait demander un investissement en argent et en temps. Encore une fois, la logique aurait décidé d’un abandon pur et dur de cette folie.
Pour autant, quelques signes extérieurs et des discussions antérieures m’ont décidé à aller fouiner du coté de aéro-club le plus proche.
En fait le moins éloigné est Habsheim mais ce terrain est pile dans la finale de l’aéroport de Bâle-Mulhouse. Les vélivoles de ce terrain vont, le plus souvent, voler à Belfort-Chaux.

Allons voir, ça ne coûte rien !

Après avoir jeté un œil à leur site internet, je me suis alors dirigé vers le terrain de Belfort sans me faire trop d’idée sur ce que j’allais y découvrir.
En partant d’Alsace, le temps était parfait pour le vol à voile mais cela s’est vite dégradé en approchant de Belfort avec un gain plutôt sévère.
Pas très sympathique comme signe mais je poursuis mon chemin : /
La pluie avait épargné le terrain de Chaux mais pour le vol à voile le temps n’y était plus.

Je suis allé directement en piste, pensant y trouver un peu d’activité. Tout au moins un Starter et quelques pistards.
Rien de cela. Il n’y avait en piste qu’un Pégase aligné et deux voitures personnelles… Personne !

Coup du sors ou mauvais présage. Je fais un pas dans cette direction mais la vie n’apporte pas la suite. Est-ce la bonne voie ?

Me voilà presque dans la peau d’un néophyte qui se rend pour la première fois sur un terrain de vol à voile.
Combien d’entre-eux, pourtant motivés au point de se rendre sur un terrain de vol à voile, ont fait demi-tour face à un grand vide, une absence d’indication ou une fin de non recevoir ?
Il suffit quelquefois de tomber sur un gars peu avenant et l’expérience peut devenir négative au point de ne jamais y retourner.

Un C101a Pégase 90 de Mulhouse aligné en piste à Belfort-Chaux.
En arrière plan le grain sous le Congestus à la frontière avec l’Alsace.

Je tiens compagnie quelques temps à ce Pégase. Tout de même content de revoir de près un planeur même si c’est un plastique. La vue est belle, ici à la pointe Sud du massif Vosgien.
Je suis sur le point de faire demi-tour lorsqu’une voiture de piste venant du hangar se rapproche. Deux vélivoles viennent visiblement chercher le Pégase.
Les trois minutes qui vont suivre seront décisives autant pour moi que pour le club. Par la conversation qui va ou non s’installer, le club acquerra ou non un nouveau membre. Nous n’aurons qu’une seule chance de nous faire respectivement une bonne première impression.
Pour cela, je ne souhaite pas afficher une quelconque expérience personnelle en la matière. Je préfère être considéré comme un débutant. Après tout, après 22 ans d’arrêt, je ne sais même pas si j’ai encore suffisamment de culture à ce sujet que ce soit en vol ou même au sol.

Je suis proche de ma voiture lorsqu’ils m’interpellent pour savoir si je cherche quelques renseignements. Cela me plait beaucoup d’être considéré tout en étant un parfait inconnu.
La conversation s’engage et ma volonté de ne pas m’afficher en tant qu’ancien vélivole est vite trahie par l’autocollant vol à voile posé sur ma voiture.
Bon ok, je suis vélivole et je n’ai pas volé en planeur depuis 22 ans : )
Rendez-vous au hangar pour poursuivre la discussion…

Bienvenue au club : )

Lorsque j’arrive au hangar, le rangement des machines bat son plein. Ça sent un peu le Tetris bien que ce bâtiment soit énorme.

Rangement des planeurs à Belfort-Chaux. La surface est partagée avec le club avion ce qui explique la ligne blanche au sol et l’aspect « emboîté » des planeurs.


Je me fais discret et observateur jusqu’à l’arrivée de mes deux premiers interlocuteurs qui informent progressivement le reste de l’équipe.
Les questions vont alors bon train et, je dois bien le dire, l’accueil à Belfort est formidablement chaleureux.
Je participe même avec un énorme plaisir à la réparation d’une charnière de trolley fraîchement cassée… Il y a des scénarios standards dans les clubs de vol à voile, cela me rappelle des souvenirs : )

Rassuré sur l’ambiance et bien qu’encore un peu hésitant sur le coté chronophage et financier d’une éventuelle reprise, je retourne au club une semaine plus tard pour y faire mon « premier tours de planeur ».

Les choses sérieuses…

Afin de me replonger dans le sujet dans les meilleures conditions pour mon retour auprès des cumulus, j’ai donc insisté sur mon attachement aux planeurs « bois et toile ».

Par chance, le club de Belfort possède depuis peu un Ask13.
Ce magnifique planeur a toujours été mon ami. J’ai appris à voler sur ce type de machine à l’âge de 15 ans.

Le magnifique Ask13 F-CJYJ de Belfort-Chaux entièrement restauré par deux anciens du club.


A Nancy il y en avait deux; F-CEAM toujours à Nancy et F-CDYZ. J’affectionnais particulièrement Alpha Mike avec lequel j’ai fait presque tout mon apprentissage, mon lâcher et plus tard ma formation instructeur. Il y a dans le K13 un coté démonstrateur qui le rend particulièrement pédagogique; c’est en plus un très beau planeur.

C’est le moment, me voilà donc installé en place avant d’un K13 comme il y a très très longtemps.
Ce vol, je l’ai attendu durant de très longues années. J’ai même fini par le redouter.
C’est Jean Philippe qui m’emmène. Entre nous, le deal c’est qu’il me laisse tout faire mais qu’il assure le coup si je devais merder.
Le remorqueur se positionne et l’on accroche le câble.
Les réponses à mes questions mainte fois évoquées vont enfin tomber. Dans quelques dizaines de minutes, je saurai si je sais encore piloter et si je suis mentalement libéré au point d’avoir du plaisir à évoluer là haut.

Ma concentration est à son comble. Le vent est de travers, pas trop fort. Je fouille dans mes souvenirs dans l’espoir de retrouver des sensations qui pourraient m’aider sur le remorquage, plus particulièrement en K13.
C’est vieux, trop vieux…
Le câble est tendu. Allez, c’est parti, on verra bien. Pouce en l’air, ailes horizontales, main gauche sur la poignée jaune, on commence à rouler.
Le tour de manège commence. Équilibre sur la roue, inclinaison nulle, tenue de l’axe et de l’assiette… On va pouvoir déjauger… ça vole. Est-ce bien moi qui dirige la chose ou est-ce le fait du hasard ?
Ce qu’il y a de certain à ce moment du vol c’est que je n’ai pas fait autre chose que de l’instinctif car il me semble que mon bulbe n’aurait pas pédalé assez vite pour décortiquer tout ça.
Nous passons en bout de piste, ça turbule beaucoup. Je me bats avec les commandes pour positionner correctement le K13 derrière le remorqueur.
Pour une nouvelle première expérience, c’est plutôt musclé.
Tout le remorquage est un peu dans ce style. On largue dans une pompe et j’enroule. Tout est à la fois étrange et familier. C’est un peu comme rentrer chez soi après des mois d’absence; tout est surprenant, odeurs, lumières, bruits et pourtant on connait.
Le centrage de la pompe n’est pas parfait mais ça monte tout de même. Le vol « libre » lui aussi semble instinctif. Le bruit, l’assiette, un coup d’œil sur le vario, ça roule mais le plus important est d’avoir conservé la bonne habitude de regarder dehors à l’intérieur du virage.
Cela se détend dans la cabine, on discute. La charge mentale et émotionnelle diminue au rythme de la réapparition de mes vieux réflexes.
Certains diront, c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas.
Les connexions neuronales ne semblent pas avoir trop souffert de ce long hivernage.
Nous nous dirigeons maintenant vers le massif Vosgien. Les pompes sur les crêtes sont plus sèches. C’est même particulièrement turbulent. Difficile de faire des cercles à vario constant. L’analytique se remet en route pour comprendre les phénomènes. Cela fait peut-être bientôt 30 minutes que nous nous faisons secouer plusieurs fois par tour. Mon bon vieux copain le mal de l’air revient. Toi non plus tu ne m’as pas quitté.
Je capitule et informe Jean Philippe que j’ai pris la décision de redescendre.
Direction la plaine vers le terrain. Pas la peine de sortir les AF pour autant.
Bientôt le tour de piste, encore un moment clef de l’expérience.
Vent arrière, étape de base mi-AF, finale vent de travers, vitesse d’approche, tout y est… Arrondi un peu haut, je rattrape la chose. Ce ne fût pas un kiss landing mais comme me l’a confirmé Jean Philippe, je n’aurais rien cassé.

Quasiment tout le monde m’a demandé comment j’avais vécu ce renouveau.
Je pense qu’ils m’ont pris de vitesse car encore sous le charme de ce vol, je n’avais pas pris le temps de me poser cette question.
Une énorme satisfaction m’envahissait simplement l’esprit sans que je n’ai eu la nécessité de formuler cela intérieurement.
J’avais réussi mon épreuve sur tous les plans. J’avais fait le vol de A à Z ce qui est techniquement jouissif mais le plus important pour moi est que j’avais eu l’esprit libéré.

Une victoire sur mes doutes. Voilà ce qui pourrait résumer l’expérience.
Mais que fais-je de ce résultat maintenant ?
La suite c’est une histoire de coût et de disponibilité. C’est aussi une histoire de chemin et de confiance en la vie. Au diable la raison et sa foutue logique. Faisons un pas et voyons ce qui se passe.

En effet, suite à cela, j’ai procédé à une inscription à l’ABVV (l’Association Belfortaine de Vol à Voile). Il me faut donc maintenant apprendre le coin, découvrir les gens et les pratiques particulières du club et bien sûr user un peu le K13 avant de tâter du mono : )

Morale de l’histoire, le plaisir revient.

Je pense que tout ceci m’a vraiment fait du bien.
Tout d’abord le fait de m’écouter, d’oser aller à l’encontre de tout raisonnement et me lancer dans cette quête du plaisir aérien retrouvé.
Les quelques vols en double m’ont permis de reprendre confiance en moi tout en reprenant en main le K13. J’ai même pu découvrir le Janus CE sur lequel je n’avais jamais volé.
Sur celui-ci, ce fut un vol de « contrôle des compétences ». De quoi être carré vis à vis de l’administration.
Le plus compliqué pour moi est, pour un moment encore, de comprendre le coin, c’est à dire me familiariser avec le local et son aérologie particulière.

La cerise sur le gâteau est que j’ai rapidement gouté aux joies du K6e.
C’est une agréable découverte pour moi. On m’avait dit du bien de ce planeur. En fait, c’est bien en dessous de la vérité, c’est vraiment une crème de K6 : )
F-CECE est mon nouveau copain. Un bel oiseau rétro comme je les aime.
Le coté bouchon d’un bois et toile très maniable avec des performances tout à fait honorables en grande partie dues à son profil laminaire.
Personnellement, j’adore son lacet inverse quasi inexistant.

K6e F-CECE de l’ABVV dans son pyjama dans le hangar de Belfort
Le K6e F-CECE en route vers le starter en 18 à Belfort

Comme il n’y a pas beaucoup d’amateurs pour les machines anciennes, j’ai pu me faire plaisir et user le K6 du club durant de lonnnngueeees heures.

Le Ballon d’Alsace vu du K6 F-CECE.



Au delà de la pratique aérienne, ce qui est remarquable dans cette histoire c’est que tout s’est mis assez facilement en place.
Finalement, il ne s’est rien passé de ce que la logique aurait pu prédire avant de faire ce pas. Pas de catastrophe financière, pas de difficultés particulières liée à la route, aux horaires, au temps ou au moral.
Je n’ai jamais forcé ou insisté pour arriver à ce résultat mais seulement initié quelques actions qui m’ont simplement conduites à ce que je souhaitais.
Me voilà donc, après 22 années d’arrêt et de doutes de nouveau à l’aise aux commandes d’un monoplace.
Je pense que, plus que cette grande joie liée aux gestes du pilotage retrouvés, c’est surtout pour moi une démonstration du principe naturel du « Non agir » qui sera applicable à chaque instant de ce qu’il me reste à vivre.

Dans cet article « feedback », je souhaitais témoigner et montrer à tous les anciens vélivoles, qui sont peut-être comme j’ai pu l’être dans le doute, qu’il est toujours possible de reprendre l’air et de ce refaire du bien à jouer avec les ascendances même longtemps après avoir arrêté.

Tout s’est finalement bien goupillé avec à la clef le plaisir enfin retrouvé de cette indescriptible beauté naturelle de la terre vue du ciel.

Un selfie de l’auteur à bord du K6e F-CECE au dessus des Vosges du Sud en local de Belfort

N’hésitez pas à partager ci-dessous vos impressions à ce sujet et à témoigner si vous aussi, vous avez eu ce genre d’expérience.

à bientôt.

Pour marque-pages : Permaliens.

14 réponses à Mon retour au vol à voile

  1. LOPEZ XAVIER dit :

    Bonjour,

    J’ai lu avec très grand intérêt ce très bel article. J’avoue que cela a beaucoup raisonné avec ma propre histoire personnelle, même si elle reste différente de la votre.

    J’ai eu la chance, car oui c’était vraiment un pur hasard, de pouvoir passer mon BPP au lycée, et oui sur SF28 !…1995….ca nous rajeunit pas. Et puis je suis parti faire mes études à l’étranger, voyager, travailler, fonder une famille….

    Résultat, plus de 20 plus tard, 2019 et je n’étais toujours pas remonté dans un cockpit. Je suis revenu en France en 2008 et il se trouve que depuis 2014 j’habite à 15mn d’un terrain et du club de vol à voile qui va avec.

    Il m’aura donc fallu probablement encore plus de doutes et d’indécisions que vous 🙂 pour oser franchir le pas. Chaque parcours est différent, le défi du miens c’est que j’avais arrêté de voler tout de suite après mon BPP…..autrement dit zéro expérience. Et je dois dire que cela s’est vu!

    Pour moi la reprise fut géniale sur le plan de sensations: je me suis toujours senti bien en l’air et ca n’avais pas changé.

    Par contre le pilotage n’était (certains diront n’est toujours pas) au RDV. Autant d’arrêt avec si peu d’expérience ne permet pas de revoler sereinement sans repasser par la case formation. Pour rajouter à tout cela, n’aillant jamais fait autre chose que du SF28, il m’a fallu apprendre les joies du remorqué!

    C’est ce que j’ai fait entre 2019 et 2020. C’était à la fois étrange et décalé de se reformer à coté de jeunes qui eux n’ont jamais de doutes!

    Bref, j’ai été lâché cet été….quelques vols solo sur Pégase pour ouvrir le compteur. Malheureusement cette saison s’est vite arrêtée, mais j’espère que c’est désormais le vrai tremplin pour l’année prochaine avec une vraie saison de consolidation.

    J’ai beaucoup aimé vos interrogations existentielles, au bon sens du terme. Hasard ou pas, j’ai franchis le pas du club juste après mes 40ans. Je pense aussi qu’il y a des moments dans la vie ou s’interroge sur ce que j’appelle une forme d’égoïsme sain. La vie ça n’est pas que réussir matériellement, ou être entièrement dévoué à sa famille. Je pense qu’il est important de trouver ce juste équilibre, ou les compromis sont nécessaires, pour que chacun puisse avoir son moment personnel d’épanouissement.

    Volant dans le Sud Ouest, je ne suis pas sur si cela arrivera, mais au plaisir de se croiser, peut être, sous un cumulus!

    Continuez votre blog.

    Amitiés vélivoles

    • PSX59 dit :

      Bonjour Xavier,

      Ton témoignage me fait très plaisir. Dans l’aviation on se tutoie parait-il : )

      A partir de la toute première expérience du vol, si petite soit elle (un baptême suffit) cela montre bien l’attachement que nous avons tous au plaisir d’être en l’air.
      Je partage ton plaisir concernant ce retour au vol à voile. Déjà relâché, c’est une belle progression. Je te souhaite de bon vols (en Pégase ou autre chose).
      Dans le Sud Ouest, il y a de quoi voler plus longtemps qu’à Belfort, profite-en.
      Effectivement les chemins sont tous un peu différents. Nous aurons de toutes façon appris quelque chose même si cela s’appelle la frustration.
      A ce propos, j’aime bien la notion d’égoïsme sain. Je pense qu’il vaut mieux vivre près de gens qui sont bien dans leur peau car ils se font plaisir que de vivre avec quelqu’un un peu triste comme je le fus durant tout ce temps.
      Bravo pour ce pas franchi au milieu de ces jeunes gens qui ont le mérite de ne pas tomber dans la virtualisation de leur vie. On peut les féliciter !
      Pour le pilotage, faut pas écouter les mauvaises langues (on a tous un CLP), ça vient avec le temps… Non, c’est des conneries.
      Le mauvais pilotage est un pilotage dangereux (ne pas regarder dehors, dernier virage en dérapage ou autres trucs du genre).
      En fait, c’est simple. Le planeur, tu lui fous la paix. Pas besoin de tripoter les commandes. Le sur-pilotage rend malade, tu peux me croire : /
      Moins tu y touches, mieux ça vole. Tu ne corriges que ce qui doit l’être (des gros écarts avec ce que tu veux). C’est en faisant ça que tu arrives à ressentir les choses. Donc compensateur réglé et pilotage à deux doigts. Fil de laine à +/-20° et vario quand tu remets les yeux dessus, vitesse à l’oreille et surtout…Surtout on regarde dehors.
      Fais des vols en double avec une pointure locale et demande lui de te montrer.

      Je ne me déplace pas beaucoup dans ce coin mais à l’occasion en effet ça me ferait plaisir de te rencontrer.

      à bientôt

      Vincent

  2. PRIMAULT dit :

    Bonjour Vincent,

    Je viens de prendre connaissance de ce retour en vol et je ne peux que te féliciter pour cela et te remercier de nous le faire partager.
    La route est longue pour qui souhaite vivre à fond sa passion. Le plaisir ne doit en être que décuplé.
    Ceux qui n’ont pas connu les privations ou les doutes ne peuvent pas comprendre par quel cheminement tu es passé pour en arriver à cela.
    Encore bravo et bons vols avec plein de « s ».

    Stéphane

    • PSX59 dit :

      Salut Stéphane,
      Je suis resté discret sur ce sujet souhaitant valider mes impressions avant de les partager.
      Décuplé, d’une certaine façon oui. Ou plutôt disons que l’on mesure mieux la chance inouïe d’être là en vol alors que l’on pourrait être cloué en bas et ne pas profiter de ce spectacle unique.
      Cela fait plaisir d’être compris mais aussi de partager ce chemin. Certain l’ont déjà fait, d’autre y trouveront peut-être l’inspiration nécessaire pour remettre le pied au palonnier : )

      à bientôt

      Vincent

  3. PGN56 (mais ils n'utilisent plus ces codes Vincent !) dit :

    Bonjour à tous et merci à Vincent pour ce beau témoignage. J’ai eu une expérience récente moi-même de retour aux sources, quasiment en même temps (nous nous connaissons bien tous les deux) mais à notre aérodrome d’origine : le plateau de Malzéville.
    J’y ai commencé le vol à voile en 1994, j’ai été lâché et breveté à 16 ans.
    Puis vint le début de mes expériences professionnelles, dont celles de pilote militaire et civile et j’ai malheureusement dû arrêter partiellement les vols en planeur dès l’an 2000 et complètement à partir de 2005.
    Cela m’a fait sourire de voir parler du SF28 car c’est sur ce moto-planeur que je réussissais à faire un complément d’heures de vol pour valider mon équivalence civile de pilote professionnel. Pour l’anecdote j’étais vraiment à la limite de perdre mon certificat théorique et je dû me poser en fin de piste trois fois le dernier jour pour « treuiller » un planeur et redécoller faire mes heures. Vu que le démarreur ne marchait plus, pas le temps d’attendre pour la réparation, et le frein de parking non plus : il fallait mettre son pied sous la roue, brasser l’hélice, rentrer dedans une fois démarré en gardant le frein de roue serré (et la verrière avec sa troisième main)… trois fois ! J’étais, je pense qu’on peut le dire, un passionné.

    Et puis l’aviation professionnelle, civile surtout, m’a changé. Pour éviter de dévier trop du sujet, je dirai simplement que le métier de pilote de ligne est bien plus difficile que ce que les gens croient. Moi-même, sortant de l’armée de l’air, je pensais à tort que ce métier serait beaucoup plus facile, basé sur le témoignage de quelques anciens qui avaient des conditions de travail formidables dans notre compagnie nationale. Les exceptions ne font pas la règle, d’ailleurs même ici tout a bien changé… et je parle d’une période antérieure à l’hystérie mondiale qui nous frappent en ce moment. A l’heure où j’écris ces lignes, je m’apprête à retourner travailler après 7 mois d’arrêt qui furent, rien de moins, qu’une des périodes les plus heureuses de ma vie. Je ne suis pas sûr d’y résider pour bien longtemps : 400 de mes collègues nous quittent en ce moment même, en plus des 500 précédents ; hier par exemple c’était la compagnie Cathay Dragon qui disparaissait avec ses 600 pilotes et tous ses employés… le plus triste à dire c’est que j’en serais soulagé. Car je crois que les « survivants » vont affronter des conditions encore pire que tout ce que ce que j’ai connu ces onze dernières années et croyez moi j’en ai vu. Il y a matière à écrire un livre, peut-être un jour le ferai-je. Voilà pour le contexte que je ne cache pas aux jeunes qui me demandent des conseils. La pire des choses à leur dire c’est qu’il n’y arriveront pas, c’est précisément parce qu’on m’avait dit que je ne volerais jamais sur des avions de chasse que je l’ai fait. Non le meilleur service à leur rendre, c’est leur expliquer qu’ils y arriveront s’ils le veulent vraiment, après avoir sacrifié beaucoup de choses, et qu’ils en seront très déçus.

    Pardon pour cet aparté un peu long et bien triste. Maintenant que vous connaissez l’état d’esprit qui était le mien, j’en viens à mon retour au vol à voile il y a 3 mois. J’ai mis 4 longs mois avant de retourner au terrain alors que j’habite juste en dessous. Saturé, fatigué, etc… Ma hantise n’était pas sur le plan technique (encore qu’il y avait un peu de pression avec mes amis qui ont continué à voler, s’attendant à ce que je sois relâché tout de suite, pas d’excuses vu tes heures de vol…! Et dont certains avec qui j’étais déjà un peu en compétition il y a 25 ans… vous connaissez les jeunes !). Non c’était la peur de ne plus avoir jamais envie de voler même sur un planeur, un ULM, un petit avion, un parapente… La peur de ne plus rien ressentir d’agréable et c’est presque la mort dans l’âme que je me suis laissé convaincre de revenir. Heureusement que j’ai des amis qui m’y ont poussé mais j’y serais allé je le sais, c’était une question de temps et de réadaptation. Tout s’est très bien passé, des sensations agréables à la treuillée qui fut étonnamment presque parfaite, des petits problèmes techniques de conjugaison liées au lacet inverse pendant les 10 premières minutes (inévitable après 15 ans d’absence… le planeur est l’extrême opposé de l’avion de ligne en fly by wire, au moins sur un B737 on peut mettre du pied, ça tourne un peu mieux au delà de 20°… mais sur les avions encore plus modernes on ne touche jamais au palonnier) ; l’approche à Malzéville avec le relief et les arbres est également assez opposée à une pente conventionnelle de 5% ; et surtout le posé où j’ai l’impression d’avoir impacté la planète 3 longues secondes avant d’arrondir quand mes fesses touchent le sol ! Un vol d’entraînement de 30min, un test de 45min, deux exercices de casses de câble liées au décollage au treuil, et le vol solo. Comme si rien n’avait changé…? Si quand même : cette saloperie d’Astir train rentrant R33, je ne me souviens plus comment je faisais pour le poser parfaitement mais là il me faudra plus qu’un vol de 6min pour éviter les petits rebonds ! Et puis j’ai refait de la voltige avec le même planeur où j’avais appris à voltiger 25 ans plus tôt : l’ASK-21 qui marche toujours aussi bien, j’aimerais en dire autant…! Et avec le même instructeur !!! En fait j’ai aujourd’hui l’âge qu’il avait à ce moment là… respect Alain. Ce monde est tellement changeant et j’ai l’impression d’avoir déjà vécu deux vies que je suis heureux de voir que certaines choses perdurent. J’aimerais un peu de cet élixir de jouvence. Avant la voltige solo que j’allais entreprendre on m’a informé que je ne pouvais pas voler solo avec une formule assurance découverte…oops faut dire que la FFVV n’avait pas la formule redécouverte et c’est délicat de s’inscrire pour l’année en étant en astreinte permanente. J’ai du mal avec la chaleur aussi, trop de climatisation cette dernière décennie sans doute, il fait très humide dans le nord est de la France et on passe vite du chaud au froid. Du coup j’ai pu perfectionner chaque figure avec Alain, dont le fameux renversement qui est toujours le plus technique. 1H30 en décollant au treuil et 4 montées et redescentes… quel bonheur de voler… vraiment ! Suis-je toujours aussi passionné qu’avant ? Non mais ça pourrait vite revenir… Et je me sens bien de nouveau dans un terrain d’aviation ce qui est formidable en soi.

    En conclusion Vincent a raison : on peut toujours revenir quelles que soient les barrières financières, familiales, techniques ou psychologiques qui nous affectent. Bien sûr ça peut prendre du temps mais ce n’est pas grave, car on fait ce qui nous plaît : le vol d’apprentissage est une finalité en soi. Ne laissez personne vous décourager, ce sont des gens qui n’ont pas toute l’expérience aéronautique, ou de la vie en générale, à laquelle ils aspirent. Chaque personne a une progression très différente : régulière, logarithmique au départ très rapide mais à la fin assez plate, ou exponentielle qui a besoin de motivation au départ mais qui finit par rattraper tout le monde… toutes finissent par se rejoindre à l’arrivée.

    • PSX59 dit :

      Salut Gabriel.

      Cela me fait énormément plaisir que tu partages cela en toute amitié et en toute transparence.
      Nous nous sommes côtoyés un temps sur le même terrain de jeu. Tranches de rigolades d’un groupe de jeunes gens du même âge aussi passionnés et sérieux que fouteurs de bordel.
      Ces années furent merveilleuses à bien des égards. Découverte de nous même à travers l’aviation légère, nous avions atteint un degré de sérénité et de plaisir que nous n’avons pas retrouvé ailleurs par la suite.
      Pour un bien ou un mal, tu as professionnalisé cet acquis et vu le monde sous tous les angles (beauté infinie de la nature mélangée à la misère et la cruauté de ceux qui rampent à sa surface).
      Comme tu le dis, nos chemins, même très différents, nous ont conduit à vivre l’expérience de ce moment de doute comme un enseignement qui vient à point dans la vie d’un homme.
      L’essentiel est certainement là. Plus de compétition, plus de comparaison avec autrui. Tout est contenu dans cette communion face à nous même, là dans la cabine.
      Comme à nos débuts, je pense que le plaisir ne revient vraiment qu’avec la sensation de maitriser nos gestes. Il faut du temps et des exercices pour cela. C’est ce que j’ai vécu ici à Belfort.

      Allez, petit rappel, l’Astir, c’est comme le SF28, il faut absolument afficher la même assiette au palier de décélération que celle que l’on a au sol avant de décoller (position 2 points).
      Si j’ai bon souvenir le tableau de bord champignon (Astir CS) cache un petit peu la moquette. Il faut juste penser à regarder avant de décoller.
      Je ne fais pas le malin car moi je ne sais pas poser un A320 : )

      Si même mon code n’existe plus au club, alors vraiment tout se perd en ce bas monde : /

      Prends soins de toi et reviens te ressourcer aux commandes d’un planeur aussi souvent que possible.

      Vincent

  4. André dit :

    Merci Vincent de nous partager un bout de ta « riche » existence.
    Reprendre petit à petit goût au vol à voile, retrouver des sensations, en éprouver du plaisir vont petit à petit conforter ton choix et valider ton inscription pour longtemps dans ce club qui a su si bien t’accueillir.

    Il restera néanmoins une étape importante dans ce parcours à se sentir oiseau.
    Voler à l’air libre comme eux.
    Et pour ceci, je connais une petite machine très bien faite.
    Tu vois ce que je veux dire?
    Je suis sûr que tu trouveras des passionnés pour s’y mettre et t’aider.
    Pour ma part j’ai déjà la bouteille de champagne que je viendrai briser sur la poutre de ce SG-38 pour le baptiser.

    Bien amicalement
    André

    PS : MERCI, MERCI pour le partage de ton savoir.

    • PSX59 dit :

      Bonjour André,
      Merci pour ce message.
      J’espère bien continuer l’an prochain, Je referai un pas et verrai si cela se met en place sans effort.
      Ce bon vieux SG38 ne demande qu’à se concrétiser en effet. Il ne manquerait pas grand chose après l’énorme travail que tu as fourni en produisant un 3D exact de sa structure.
      On essayera de trouver un endroit assez solide pour briser la bouteille… une gueuse peut-être ?
      En attendant, il me faut trouver un cercle de gens compétents et motivés pour finir sa construction.

      PS: MERCI, MERCI pour ton aide qui depuis bien des années fait progresser ce projet.

  5. Matt dit :

    Super récit, à Belfort tu ne pouvais tomber que sur des gens accueillants… Tu verras, si un jour la vie t’en éloigne, tu quittes la région mais jamais vraiment le club 😉
    Et tu devrais trouver des gens motivés pour ton SG38 🙂

    • PSX59 dit :

      Bonjour Matt,
      Merci pour ce commentaire.
      Oui, Belfort c’est très sympa. Je pense que tu es passé par là pour dire cela.
      En fait, je crois qu’il y a beaucoup de clubs dans le style. J’ai longtemps pratiqué Malzéville dans le même style à l’époque.
      L’ambiance et la convivialité tiennent souvent à la transmission d’un état d’esprit.
      Si il est vrai que le sérieux est de mise dans cette discipline, certains peuvent oublier qu’il s’agit d’une association de bénévoles qui viennent voler pour le plaisir et non des professionnels sanctionnés à la première connerie.
      Tout l’art est de faire passer en douceur les choses importantes.
      Le SG38, oui. Dans l’immédiat, je suis déjà sur un projet d’aile volante sur place.

      Au plaisir de nous croiser en l’air ou au sol, qui sait.

  6. Baudez dit :

    Merci Vincent de ce beau récit, intime et vrai.
    Heureux, très heureux d’avoir été de ceux qui t’auront accueilli à Chaux
    A très bientôt, Manu

    • PSX59 dit :

      Bonjour Manu,

      Je devrais dire Mr le Président : )
      Tu ne peux pas mieux dire, tu as précisément été le premier à me parler le jour de mon passage au terrain.
      Tu as eu, et je t’en remercie, le bon geste face à l’inconnu que j’étais à ce moment.
      D’autres n’auraient pas fait cela. C’est à ça que l’ont reconnait les lieux où l’on se sent bien.

      à bientôt oui, si possible cet hiver en pente ou pourquoi pas en onde.

  7. LAGUIONIE dit :

    Bonjour
    Mon histoire est differente…. Un accident grave à Issoire le 3 octobre 2019…. Cf BEA. Des soucis de rachis et surtout de stress post traumatique du à l accusation de grosse faute de pilotage par le president du club, expertise psychologique pour évaluer les suites de ce stress. J attend la décision de la DGAC
    J ai envie de revoler bie sûr.. Mais est ce que cela se passera bien ? Est ce que le stress de l atterrissage gâchera un peu le vol ?
    C est difficile à dire…. En attente

    • PSX59 dit :

      Bonjour et merci pour ce commentaire.

      Tout d’abord bravo pour cette détermination et ce courage à vouloir revoler après ce qui s’est passé.

      En planeur, il est extrêmement rare d’avoir des défaillances techniques et les incidents sont le plus souvent dû à la défaillance humaine. Le reste, c’est pas de bol.
      Pour moi, personnellement ça aurait pu se finir mal au moins deux fois. Une par ma faute et l’autre à cause d’un phénomène aérologique totalement invisible et surprenant.
      A passer des centaines d’heures en l’air, on finit par devenir humble face à cette discipline. Comme dit l’adage, les bons pilotes ça n’existent pas, il n’y a que des vieux pilotes.
      De ce point de vue, nous sommes tous égaux. Du simple oubli à l’incapacité de gérer une situation, quelque soit notre niveau d’entrainement, nous ne sommes jamais à l’abri de faire une erreur ou de subir celle d’un autre.
      Ayant été formé instructeur, la première chose qui me viens à l’esprit est ces fameux pourquoi. Quelle est la cause de ceci, son origine profonde ?
      Dans bien des cas on s’aperçoit que la formation ou l’accompagnement ont été insuffisants. Est-ce alors vraiment la faute de l’individu ?
      Ce constat, je le fais régulièrement sur le terrain et je n’hésite jamais à revenir sur les basiques et en expliquer le détail.
      Derrière chaque geste, chaque objet, se cache un détail et derrière chaque détail se cache le diable.
      Nous sommes tous sur cette bonne vieille Terre pour apprendre. Ceci est bien sûr valable pour celui qui subi et qui a la chance de s’en sortir.
      Mais cela doit être aussi valable pour le club qui doit en tirer des enseignements et refaire avec chacun une passe sur les basiques.
      Ils ont perdu un planeur en plastique, tu as failli perdre la vie, psychologiquement on n’est pas au même niveau.
      Accuser n’arrange rien. Derrière cela, il y a certainement la peur d’endosser une responsabilité.
      Le véritable enjeu n’est plus là, comme tu le soulignes, c’est l’appréhension du vol et le risque de voir le plaisir disparaître.
      De ce point de vue, tu te retrouveras seule face à cela. Personne ne saura se mettre à ta place ou te conseiller.
      Il te faudra surement du temps pour te sentir à l’aise en vol de nouveau. Cela vaut le coup d’insister.

      Ce qui est sûr c’est que cela te renforcera à tous points de vue.
      Je te souhaites le meilleurs pour la suite.
      Donne nous de tes nouvelles.

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