Les éclisses des planeurs bois et toile et le bridage des commandes.

Je ne suis pas encore si vieux que ça et pourtant certaines de mes habitudes m’indiquent que, relativement aux autres, je tiendrais plus de l’anthropopithèque que de l’homme moderne…

Une autre époque

J’ai fait ce constat récemment, au fond d’un hangar.
J’aime bien ce genre de lieu surtout lorsque le bâtiment date un peu et s’impose à nous à la manière d’une cathédrale.
Ces vieux monuments en ont vu passer. Des générations entières de pilotes.
Celui de Malzéville par exemple date des années 30, c’est pour dire.
Il a hébergé des merveilles en bois et toile comme des avion Farman 234 et 190 par exemple et bien entendu des planeurs mythiques comme le Caudron C800 et d’autres beautés Allemandes aux ailes de mouette récupérées après guerre avec le Fi 156 Storch pour le remorquage.
Des machines malheureusement disparues qui m’ont toujours fait rêver.

Les temps ont changés bien sûr et avec lui la silhouette des planeurs.
Ceux qui aiment la conception aéronautique auront remarqués que les parties mobiles (ailerons, gouverne de profondeur, drapeau de dérive) se sont réduites au fil du temps. Techniquement on parlera de fraction de corde.
Dans les années 40 on avait habituellement un rapport de l’ordre de 1/3 – 2/3 entre la partie fixe des empennages, la plus petite, et leur partie mobile la plus grande comme sur l’AVIA 40P au second plan sur cette photo.
Notez la petitesse des parties fixes des empennages et la fragilité des fines parties mobiles.

Avia 40P au second plan. Notez le rapport entre la partie mobile et la partie fixe des empennages. (source Gppa, Musée d’Angers)


Dans les années 50 jusqu’à 70 on était pas loin d’un 50/50. C’est le cas du K13 par exemple.

Un planeur bois et toile typique des années 70 avant l’arrivée des planeurs en fibre de verre, l’ASK13. Sur le plan horizontal, la partie mobile est un peu plus petite que la partie fixe. Pour la dérive c’est le contraire (Source Wikipedia)

Les années 80 et suivantes, pleinement fibre de verre, ont montré des parties mobiles encore plus petites en ratio de corde (1/5 de corde pour la partie mobile).

Un Ventus 2 en treuillée. On peut apprécier la petitesse des gouvernes en rapport avec les parties fixes que ce soit sur les empennages ou l’aile (Source Wikipédia)


Aujourd’hui, avec la fibre de carbone cela va encore plus loin. Les ailerons sont vraiment tous petits au regard de la corde locale.

Si aérodynamiquement et d’un point de vue trainée cela se comprend, structurellement cela change un peu la donne.

En effet, le vélivole d’aujourd’hui, l’homme moderne, ne connait pas tout ça et ne s’en soucie guère. Un planeur est un planeur après tout. On lui a appris à utiliser et manipuler des plastiques, un vieux machin en bois c’est forcément pareil.

Tout se perd !

En aviation, il y a des gestes appropriés pour tout. C’est un long héritage transmis bien plus oralement qu’à travers le papier. Les écrits ne servent pas à grand chose si ce n’est qu’à contre-dire à postériori en se tournant vers la bonne parole comme on se tourne vers la maitresse ou le juge de paix.
Je me méfie de ces « bonnes paroles » en papier qui s’imposent comme un dogme à des gens qui n’attendent que d’appliquer une procédure. Ce prêt à penser leur évite de chercher à comprendre si cela et juste et applicable dans tel ou tel contexte.
La transmission orale ou plutôt l’héritage des gestes des plus anciens vers les plus jeunes en dit bien plus que tous les standards imbuvables à la mode. D’ailleurs, honnêtement, qui va consacrer du temps à lire cette tonne de paperasses, la retenir et en appliquer tous les principes ?
Si la transmission orale et le mimétisme donnent une dimension naturelle et efficace à l’enseignement, il est d’une importance majeure de ne pas oublier de donner en même temps le pourquoi, c’est à dire la justification de ces pratiques et leurs origines.
D’un point de vue pédagogique, l’intérêt majeur est que l’information est acquise car on y trouve un cheminement logique.

Malheureusement avec le temps des choses se perdent en route : /

Le rôle de l’éclisse

Voici une bien longue introduction au sujet des éclisses.
J’ai voulu peindre le fond de ce décors car la réalité du terrain est souvent surprenante.

Ceux qui ont pratiqué l’aviation « en bois » savent à quoi sert une éclisse.
Au fait, c’est quoi ?
C’est un objet qui s’enfile sur la dérive afin de bloquer la rotation du drapeau.
Il existe aussi pour les avions des petits objets en bois ou en alu peints en rouge ou en jaune pétant munis d’un petit fanion qui se glissent entre les gouvernes et les parties fixes pour les bloquer lorsqu’ils sont stockés longtemps dehors. On les retire à la visite prè-vol.

Pourquoi ? (le voilà le fameux pourquoi)
Parce que, au sol à l’extérieur du hangar, lorsque le drapeau est grand (c’est le cas des planeurs anciens contrairement au planeurs en plastique), le vent turbulent fait battre le drapeau sur ses butées et finit par l’endommager (fissuration, décollement des goussets, matage des butées, fissuration des supports des axes, etc …)
Voilà pourquoi il faut mettre une éclisse sur un planeur en bois dès qu’il est dehors jusqu’à l’alignement en piste.

L’incompréhensible

Ce qui m’a irrité les rétines à plusieurs reprises fut de voir dans le hangar les éclisses sur les dérives des planeurs en bois.
L’incompréhensible pour moi fut de remarquer que les éclisses n’étaient pas ou peu utilisées dehors et systématiquement mises à l’intérieur du hangar là où il n’y a justement pas de vent.
Pas de quoi s’irriter les yeux pour une histoire de vent inexistant.
Et bien si !! Mais pas pour le vent.
Si il y a un truc à ne pas faire c’est précisément de mettre une éclisse sur le planeur quand il est dans un hangar.
Je l’ai appris auprès des anciens qui les utilisaient et en prenaient soin.

Pourquoi ? (le fameux pourquoi)
Parce que dans un hangar, on manipules les planeurs. Que ce soit celui qui porte l’éclisse ou un autre ils sont en mouvement relatif. Si par un pur hasard (et l’occurrence est forte dans ces situations) on vient heurter le drapeau de dérive ou que le drapeau de dérive vient à heurter quelque chose cela fera:
soit
Bongg ! Si il n’y a pas d’éclisse car le drapeau pourra pivoter et on aura le temps d’arrêter le mouvement.
soit
Crack ! Si l’éclisse est dessus car le drapeau devra fléchir entre le point de contact et l’éclisse. Le drapeau sera cassé. Bravo !!!

Le drapeau de dérive est une des parties les plus fragiles d’un planeur en bois. Voilà pourquoi on ne doit jamais mettre d’éclisse dans un hangar !
Et voilà aussi pourquoi il faut tout de suite retirer l’éclisse quand on passe la porte du hangar pour le ranger.

La réalité du terrain

Fervent défenseur et amoureux des vieilles plumes, il est bien évident que j’ai retiré ces dangereuses éclisses chaque fois que je m’en suis aperçu.

La réalité du terrain fut de constater que les éclisses ne mettaient que très peu de temps à revenir sur les dérives, quelques minutes seulement parfois malgré mes explications !

Pourquoi ? (il y a toujours un pourquoi)
Parce que c’est une habitude ! Certes cela m’aurait plu dans un sens car avec un peu de temps cela serait rentré dans les meurs.
J’ai fini par comprendre que cela n’était pas suffisant en essayant de convaincre par l’explication un vélivole en train de mettre une éclisse sur un bois et toile fraichement rangé.
La réponse fut nette: « Mais toi tu me dis de ne pas la mettre et d’autres me disent de le faire, c’est la procédure ! ».
Nous y voilà !
Un jour quelqu’un a dit ou pire a notifié qu’il fallait mettre les éclisses sur les planeurs dans le hangar.
Mais pourquoi ? Y a t’il une justification derrière cela ? Est-ce purement arbitraire ? Est-ce un truc du style: « Puisqu’on ne sait jamais où elles sont, il n’y a qu’à les mettre dessus ça nous évitera des les perdre » ?

Le danger se cache partout

Un peu fort comme titre. Vous l’aurez compris ce n’est pas qu’une histoire de casse de drapeau de dérive. C’est emmerdant certes mais ça se répare.
Pour moi, le plus grave dans cette histoire c’est l’application d’une « procédure » sans en connaitre les fondements.
Si la présence de l’éclisse est anecdotique et sans réel danger, qu’en est t’il de tous les autres gestes de pilotage qui sont sensés nous mettre personnellement mais également mettre les autres en sécurité ?
Je n’ai rien contre les procédures si elles sont comprises comme une longue chaine de causes à effets.
Que dire de quelqu’un qui suit une procédure sans la comprendre ?
C’est simplement dangereux.
Comprenez l’origine des procédures et vous n’aurez plus besoin de les apprendre. Vous pourrez les recréer vous même.
Par exemple mais il y en a pour chacun de nos gestes, on ne tire pas sur la poignée jaune après une casse de câble au treuil parce que c’est la procédure, on le fait parce que si l’on se balade avec deux cent mètre de câble sous le planeur et que le câble s’enroule sur un objet au sol on va au tapis directement. En aviation, tout est comme ça.
Apprenez bêtement qu’il faut tirer sur la poignée jaune après la casse et, dans le feu de l’action, vous l’oublierez c’est sûr. Par contre, si vous connaissez le pourquoi, si vous avez compris l’enjeu mortel de ce bout de câble encore accroché alors vous n’oublierez jamais de tirer sur la poignée jaune.

On en fait quoi de cette éclisse une fois dans le hangar ?

Bonne question.
Le seul risque c’est de la perdre.
Si on la met dans le camion de piste, elle risque de se retrouver au starter avant que le planeur ne sorte du hangar. Mauvaise idée.
Dans certains clubs, on a des patères à l’entrée du hangar pour les accrocher. Le planeur passe devant, on attrape l’éclisse et on la met dessus. Pratique ce truc là.
Si l’on n’a pas ce genre de chose, on peut simplement la déposer à terre bien visible à coté de l’empennage du planeur.
Ma technique est de la poser, si c’est possible sur l’empennage horizontal pour qu’elle soit visible.

ASK13 correctement stocké dans le hangar. L’éclisse n’est pas sur la dérive. On ne l’a pas égarée puisqu’elle est proche du planeur. On ne l’a mettra sur la dérive qu’en passant les portes à la sortie. La gouverne de profondeur est libre.

Quoi qu’il en soit, il faut la ramasser mais, vous avez compris qu’on ne la mettra pas tout de suite mais seulement en passant la porte.
Vous noterez que ce qui est valable pour la dérive est aussi valable pour le volet de profondeur. Dans le hangar, on ne bride pas les commandes exactement pour la même raison.

Allez, si vous avez compris pourquoi on ne bride pas les commandes dans le hangar, savez-vous pourquoi on les brides dehors et uniquement pour le roulage ?

Pourquoi ? (toujours se poser la question)
Parce que le sabot (le patin sous la queue) va glisser sur le sol au roulage, va se heurter à des bosses et des creux ce qui va engendrer des accélérations verticales au droit du sabot. La partie mobile d’un empennage horizontal sur un planeur ancien, nous l’avons dit en début d’article, est grande. Son centre de gravité est loin de l’axe d’articulation et la pièce est « lourde » donc elle ne va pas arrêter de taper sur sa butée au point de provoquer à terme des dommages. On bride (on brèle) donc le manche avec la ceinture ce type de planeur mais attention, uniquement pour le roulage car le planeur bois en attente en bord de piste doit être stocké vent 3/4 arrière, aile basse au vent, un poids sur le saumon, l’éclisse sur la dérive et … la gouverne de profondeur à piquer (donc manche avant, pas brélé).

ASK 13 au roulage vers le starter. L’éclisse est sur la dérive et la profondeur est brélée. Les gouvernes ne peuvent pas battre et s’endommager.

Mais alors pourquoi on ne brèle pas les commande d’un plastique ?
Bonne question. Merci de me l’avoir posée : )
Parce que sur un plastique d’une part, la partie mobile est petite donc moins sensible aux accélérations et surtout parque la gouverne est maintenue sensiblement au neutre (loin des butées) par le compensateur à ressort.

Conclusion

Je vous rassure, rien de grave pour les drapeaux de dérive. Par chance peut-être rien n’a été cassé à ce niveau. Si vous ne le saviez pas, vous saurez maintenant pourquoi on doit retirer tout de suite les éclisses en entrant le planeur dans le hangar. Vous pourrez aussi répandre la bonne parole sans oublier de la justifier.
La manipulation des planeurs bois et toile mérite un article complet.
J’ai voulu parler de l’éclisse bien sûr pour le coté culturel mais aussi pour mettre le doigt sur les risques liés à l’incompréhension des procédures, quelles qu’elles soient.

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Pour marque-pages : Permaliens.

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